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...Cette attitude parut irriter Daniel d"avantage. Du pied, il gratta le sol comme un animal, puis il fonça. A deux mêtres un groupe, il s"arrêta surpris, pressentant quelque danger; un obscur travail semblait , en son cerveau, vouloir dissiper ou préciser ce mouvement de défiance. N"y parvenant pas et sentant le jeu régulier de ses muscles, il poussa un mugissement pour s"encourager et manoeuvra obliquement.
Alors un homme se leva, qui s"était jusque-là tenu à l"écart, accroupi sur ses talons, les genoux aux dents.C"était un journalier, Profur, de son vrai nom Valromeix. Il fit deux pas d"une allure souple, roulant de larges épaules noueuses, soudées au bloc de basalte de son torse tout frissonant de muscles, sous le tricot qui le moulait.Si
le travail de la terre avait élargi la poitrine, il lui avait façonné la main en grappins, avec de dures nodosités aux doigts.
Profur, de haute taille, se plaça devant les "ma-pêcheurs" dont il partageait souvent les périls en mer, habitant le même village où la vie était rude et saine.
Il parla d"une voix profonde, que tout le monde entendit dans ce grand silence, et ce fut un avertissement :
"Daniel fais pas la bête!
-Sors devant moi, sinon...
-Sinon, tu feras rien..."
Et Daniel s"élança, replié sur lui-même, dans une détente brusque.
Avez-vous déjà vu un chat jouant avec un rat de forte taille? Ce ne fut qu"une joute, mais combien palpitante!
Daniel était un tourbillon où l"oeil distinguait à peine la tête lancée en boulet de canon, les poings projetés à toute volée et les pieds sabrant l"espace pendant que tout le corps se tordait comme un reptile. Mais ce tourbillon se brisait sous les claques sourdes des larges paumes de Profur. Celui-ci, avec son allonge impressionnante, n"avait qu"à étendre le bras, ses mains ouvertes sembaient caresser les poings durs, palper les talons calleux ou ébouriffer le crâne matelassé.
Ahuri, bloqué, impuissant, Daniel écumait littéralement et, tel un héros de l"Iliade, il se répandit en imprécations trop crues pour les reproduire ici, même sous une forme artificieuse... Il tenta ensuite, sans grand succès, bien que ce ne fût pas feint, de s"arracher les grains de poivre qui lui servaient de cheveux.
Il se frappait la poitrine, en poussant des cris de rage. Lui, Daniel? vaincu...vaincu sans avoir été battu. Une fois encore il accourut de biais, essayant de relever les formidables mains et de lancer un "zambec". Il ne réussit qu"à se faire saisir les poignets et à se faire projeter dans le groupe des curieux, lesquels s"empressèrent de se donner du champ.
"O toi Daniel, mon noir, tu connais Profur à c"t"heure!"gargouilla Gros mimi, hilare.
Des femmes emmenèrent Daniel avec force criailleries. Il eut la malchance de heurter au passage un de ses vieux rivaux avec lequel il avait eu à vider maintes querelles, sans avoir pu tirer un résultat décisif; Badet Moignont (il avait laissé sa main dans une défibreuse d"aloès), qui n"était pas d"humeur à encaisser un coup sans y répondre. Ce dernier riposta par un réflexe brusque et incontrôlé,amenant son moignont en contact avec la poitrine adverse avec un son mat. Du coup, le cercle se referma. Badet se campa dans une garde avantageuse, frisant ses moustaches de créole malabar, en courte torsade et, pendant que Daniel faisait un effort pour se rendre compte de la situation, il eut le temps de retrousser un pan de son moresque jusqu"à hauteur du genou et de libérer son col d"une épingle à nourrice qui l"étranglait. Ainsi , il ne manquait pas à l"usage, Puis ce fut un cafouillage inextricable.
Lancé à corps perdu dans un brusque saut de carpe, Daniel atteignit son adversaire à la poitrine d"un solide cou de tête. Quoique Badet eût fait un léger écart, il alla choir à quelques mètres de là. Mais, autant jouer avec un chat! Badet était retombé sur ses pattes, son moignon se balançant un instant, cherchait le coup de surprise, puis son corps, comme un resort qui se détend, décrivit autour de son bras valide un arc de cercle à ras de terre; la faux d"un nouveau genre frappa Daniel aux chevilles et le fit s"étaler de tout son long, aussitôt coiffé par la masse de Badet se démenant sur lui à coups de poing et de genou.
Il y eut des prises vigoureuses, des bras agités en tentacules, des pieds fouettant l"air pour redresser le tronc, des étreintes, accompagnées de craquements d"articulations, de souffles courts. Daniel, plus lourd, retournait son antagoniste, qui s"arc-boutait des pieds au sol . Mais les pieds cédèrent brusquement et se relevèrent aussitôt pour se projeter dans le ventre de Daniel qui roula à trois mètres.
L"ardeur du combat mettait du feu dans les veines . Ils furent debout au même instant, leurs tête se heutèrent dans un double élan, le bruit retentit et on crut qu"ils allaient se tordre de douleur. il n"en fut rien et personne ne sembla étonné.
Encore une étreinte farouche mais courte cette fois. Le moignon remonta comme une couleuvre jusqu"au cou de Daniel qui dut faire un brusque écart, les orteils écrasés d"un coup de talon. Alors Badet sembla choir, pour porter un violent coup de tête à son aversaire qui s"effondra. A la seconde même il avait retourné son bonhomme et le bourrait de coup de genou à le tête.
Latour cria :
"Tape pas, Badet... l"est saoul!"
Le vainqueur se releva, mécontent de sa trop facile victoire et songeant sans doute que, demain, la chance pourrait tourner. Ce qui advint l"année suivante. FIN